Wikipédia à l’ère de la post-vérité : la connaissance en état d’urgence

Grand public Science ouverte

2001-2026, Wikipédia a 25 ans.
Phénomène international, le monde entier s’informe et se cultive en consultant les 204 millions de pages du plus grand ouvrage numérique de tous les temps. Cinq principes fondamentaux confèrent aux articles de cette encyclopédie collaborative un niveau d’exactitude, de vérifiabilité et d’actualisation inégalé. Cette rigueur éditoriale est pourtant défiée par la circulation, orchestrée ou non, de fausses informations dont l’influence grandissante sur le public affecte l’esprit critique des citoyens. Wikipédia est à la fois le phare universel du savoir et une citadelle assiégée par les révisionnistes et par l’avènement de l’intelligence artificielle. La contre-offensive se prépare, les partisans d’un monde numérique libre se concerteront à Paris du 21 au 25 juillet 2026 dans le cadre de l’édition planétaire de Wikimania 2026.
Entretien avec Jérôme Hergueux, économiste, chercheur CNRS et auteur de Wikipédia, ou imaginez un monde.

Vous affirmez que « Wikipédia est un réseau social ». Beaucoup de gens vont trouver cette idée contre-intuitive. Pourquoi cette comparaison ?

Jérôme Hergueux : Parce que, sur le plan technique, c’est exactement la même chose. Wikipédia, X-Twitter, Facebook... ce sont des systèmes numériques ouverts où des gens du monde entier peuvent discuter de n’importe quel sujet, y compris les plus controversés. Après, les usages ne sont pas du tout les mêmes. Sur X-Twitter, on se crie dessus, on polarise, on partage des fake news. Sur Wikipédia, on cherche à produire une synthèse sourcée et factuelle à partir de sources secondaires. Prenez le conflit israélo-palestinien : sur Wikipédia, la discussion collective aboutit à un article qui reflète l’état des connaissances et des débats. Sur X-Twitter, vous avez des clans qui s’affrontent sans jamais converger.

Le terme « réseau social » a aujourd’hui une connotation plutôt négative, associée à la polarisation, aux fake news...

J. H. : Exactement. Et c’est dommage, parce que techniquement, un réseau social, c’est juste un système ouvert où les gens interagissent. Le problème, c’est qu’on a essentialisé le concept : on a réduit les réseaux sociaux à leur pire version, celle des années 2010-2020. Pourtant, dans les années 2000, on considérait largement que ces outils étaient avant tout des instruments de coordination sociale incroyablement puissants. Sans les réseaux sociaux, pas de révolutions arabes, pas de #MeToo, pas de mouvement « Occupy Wall Street », pas de mobilisation pour le climat.
En réintégrant Wikipédia dans cette famille, on se rappelle que les réseaux sociaux peuvent aussi être positifs, collaboratifs, et produire du consensus.

Vous évoquez une « crise culturelle » liée à Internet. De quoi s’agit-il ?

J. H. : Dans les années 2000, on croyait que la société civile en réseau allait révolutionner le monde social et économique : moins d’instances de contrôle centralisé, une information libre, une démocratie renforcée… Puis, on a assisté à un mouvement des enclosures numériques (voir encadré ci-dessous). Internet, qui était un espace ouvert, a été recloisonné, privatisé, monétisé, très largement par des gouvernements soucieux de leur pouvoir de contrôle, et des entreprises soucieuses de leurs profits. Google, Meta, Amazon, etc. ont repossédé les espaces publics numériques. Aujourd’hui, on est tombé dans la dystopie inverse : « Les réseaux sociaux détruisent nos cerveaux et la démocratie. ». La réalité ? La technologie est neutre. Tout dépend de la manière dont on l’utilise et dont on la gouverne. Wikipédia prouve qu’un autre modèle est possible.

Concept des enclosures numériques

Les enclosures au Moyen Âge désignent un phénomène majeur de transformation des paysages agraires et des structures sociales en Europe. L’enclosure (du latin includere, « enfermer ») est le processus de clôture des terres communes pour les réserver à un usage privé, souvent par des seigneurs, des monastères ou des paysans aisés. Ces champs, pâturages et autres forêts étaient auparavant entretenus et exploitées collectivement par les paysans vivant de leur droit d’usage. 
Par analogie, les enclosures numériques enferment et contrôlent l’information au bénéfice notamment des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, et Microsoft).

Wikipédia, un modèle de réseau social unique et révolutionnaire.
Jérôme Hergueux

Vous parlez de Wikipédia comme d’un « mode de production inédit ». En quoi est-ce révolutionnaire ?

J. H. : Avant Internet, coordonner des milliers de personnes sans hiérarchie était impossible. Les coûts de coordination étaient trop élevés. Il fallait des associations, des États, des entreprises, bref, une hiérarchie formelle pour agir en commun… Avec le numérique, on a pu inventer des organisations plates, horizontales, décentralisées. Wikipédia, le logiciel libre, l’IETF (qui gère les standards d’Internet), tous ces systèmes fonctionnent sans chef formel, par consensus délibératif. Ce modèle sans droit de propriété exclusif, décentralisé et ouvert excelle quand il s’agit de délibérer, innover, créer de l’information et du consensus. En revanche, il a du mal à coordonner des investissements lourds comme l’infrastructure technique ou les services juridiques. C’est là que les structures hiérarchiques formelles comme les fondations, les associations voire les États ont un rôle à jouer pour stabiliser un modèle économique viable.

Vous citez l’exemple de la fuite d’informations militaires considérées comme « sensibles » sur Wikipédia. Que s’est-il passé ?

J. H. : Quand des informations jugées sensibles ont été publiées sur Wikipédia, les services secrets français ont convoqué le président de Wikimédia France en lui disant : « Retirez ça tout de suite ! » Sauf que... il n’en a pas le pouvoir. Le contenu est géré par la communauté, et par personne d’autre. La fondation Wikimédia peut, en cas de problème légal majeur, supprimer ou modifier une page, mais c’est extrêmement rare, et fait d’une main tremblante. D’ailleurs, dans ce cas précis, des contributeurs belges ont remis le contenu supprimé par les autorités presque immédiatement en ligne. En l’occurrence, les rôles sont clairs : la communauté des contributeurs gère le contenu, et la fondation Wikimédia soutient le travail de la communauté, sans y intervenir directement. C’est ça, la force de Wikipédia : personne ne la contrôle, et comme elle appartient à tout le monde, personne ne peut l’acheter. Cela signifie que les États ou les milliardaires comme Elon Musk ne peuvent pas y imposer leur volonté. C’est un système décentralisé, et donc résilient face aux intérêts particuliers.

Wikipédia en chiffres

15 janvier 2001 : lancement de Wikipédia
4 août 2001 : premier article en langue française 
344 : nombre de langues utilisées
655 millions : nombre de pages en langue française vues en janvier 2026

Wikipédia est le « boss de fin » de la liberté d’expression.
Jérôme Hergueux

Pourtant, on entend souvent dire que Wikipédia est manipulée, voire attaquée.

J. H. : Bien sûr, il y a des tentatives de manipulation. On sait que le gouvernement russe, par exemple, a longtemps payé des contributeurs pour influencer les articles. Mais, pour une large part, cela ne fonctionne pas de manière efficace. Pourquoi ? Parce que Wikipédia est auto-régulée à partir de règles strictes : neutralité du point de vue, obligation de sourcer, interdiction d’attaques personnelles. Tout est discuté, tracé, réversible. Un article manipulé sera rectifié par un autre contributeur puis arbitré dans le cadre d’une recherche de consensus. Et les règles éditoriales pousseront in fine la vérité des sources secondaires dans l’article en ligne. Bien entendu, cela ne fonctionne que tant qu’une masse critique et diverse de contributeurs s’intéressent à la question traitée. Si tel n’est pas le cas, une petite minorité motivée peut effectivement contrôler le contenu d’un article à son profit.

Qui attaque Wikipédia et pourquoi ?

J. H. : La Chine bloque complètement Wikipédia depuis 2019. La Russie a déployé RuWiki en 2023, après avoir tenté en vain d’infiltrer la communauté des contributeurs pour diffuser des contenus conformes à sa propagande d’État. C’est dire la menace que fait peser sur les régimes autoritaires leur société civile en réseau. Ces Etats cherchent à empêcher l’accès à des informations alternatives ou critiques envers le pouvoir en place ou encore à réécrire l’histoire des Ouïghours, de l’Ukraine ou du génocide arménien. En général ces régimes cherchent d’abord à contrôler les médias nationaux, à influencer les médias internationaux et s’attaquent en dernier lieu à l’encyclopédie libre Wikipédia, véritable « boss de fin » de la liberté d’expression.  Je parle ici de boss de fin dans le sens où il s’agit du dernier adversaire dans un jeu vidéo. C’est généralement le plus puissant et le plus difficile à vaincre, mais c’est aussi celui qu’on affronte quand on a vaincu tous les autres adversaires. Donc, quand on en arrive à attaquer Wikipédia, ça veut dire que la société est mal partie sur le plan de la liberté d’expression.

L’IA ne peut pas se passer de Wikipédia.
Jérôme Hergueux

L’intelligence artificielle par son omniscience apparaît comme un ogre de l’accès et de la course à l’information. Est-ce que les IA dépendent elles aussi de Wikipédia ?

J. H. : Oui, de manière existentielle, mais on y prête peu attention Un peu comme pour tous les logiciels libres, il n’y a pas chez Wikipédia - par essence - de modèle économique basé sur la recherche du profit. Wikipédia et les outils open source ne rentrent donc pas dans les bilans comptables ni dans les programmations annuelles. Ils sont donc absents des débats publics, invisibilisés, personne ne s’en préoccupe. Un peu comme l’eau potable ou l’air pur, c’est gratuit et largement disponible. Donc on ne s’en préoccupe pas, jusqu’au jour où la source s’épuise. Et pourtant, ces systèmes libres et ouverts génèrent indirectement des dizaines de milliards de chiffre d’affaires, en plus des innovations majeures qu’ils engendrent. L’IA en fait clairement partie. Elle se nourrit de données d’entrainement les plus qualitatives d’Internet, dont Wikipédia fait partie, avec les données administratives ou les données scientifiques, lesquelles sont fiables, structurées et souvent en libre accès. Wikipédia est donc à la fois un pilier de l’entraînement des IA, un garant de la qualité et de l’actualisation de leurs recommandations. 

Monument à Wikipédia, Słubice (Pologne). Statue conçue par Mihran Hakobyan en l'honneur des contributeurs de l'encyclopédie en ligne Wikipédia. © Nostrix, Wikimedia Commons

On pourrait donc penser que l’IA consacre l’avènement de Wikipédia en utilisant de manière massive les contributions des wikipédiens ?

J. H. : Pour l’instant, c’est l’inverse qui se produit. Les IA génératives ne citent pas systématiquement leurs sources et ne redirigent pas leurs utilisateurs vers Wikipédia. Résultat : ces utilisateurs ne passent plus par Wikipédia, ce qui signifie que la communauté des contributeurs peut se tarir, et que l’encyclopédie risque de se figer. Pire : l’IA recentralise l’accès à l’information entre les mains de quelques acteurs privés aux objectifs lucratifs très clairs. Or, sans Wikipédia, ces IA vont manquer de bases de données fiable pour s’entraîner. C’est un cercle vicieux qui risque de menacer, à terme, la pertinence même des informations générées par IA, et de recentraliser l’accès à la connaissance entre les mains de quelques grands oligarques. Il s’agit là clairement d’un enjeu démocratique important pour nos sociétés.

Eux-mêmes pensaient que cela était impossible mais ils l’ont fait.
Jérôme Hergueux

Votre livre s’intitule Imaginez un monde. Que voulez-vous que l’on imagine, au juste ?

J. H. : J’ai choisi ce titre parce que Wikipédia a réalisé ce que ses fondateurs eux-mêmes pensaient impossible en 2001 : « Imaginez un monde où chaque personne sur la planète aurait un accès gratuit à l’ensemble des connaissances humaines. » Ils l’ont fait.
Pourtant, 25 ans après, on n’a toujours pas tiré toutes les leçons de ce succès. On continue dans une aporie intellectuelle à osciller entre optimisme béat et pessimisme stupéfait au sujet d’Internet et de son potentiel transformatif de nos systèmes sociaux. Mais le sujet n’est pas celui-là. L’enjeu est notre capacité à réinventer notre société face aux défis du 21ème siècle. Autant Internet a été une bombe atomique pour le fonctionnement de nos systèmes sociaux, économiques, démocratiques, autant cette même révolution technologique nous donne des pistes pour lutter contre l’épuisement de notre démocratie représentative. Et c’est là que nous manquons d’imagination ; c’est là que je propose, sur le modèle horizontal, contributif et consensuel de Wikipédia, d’imaginer collectivement un nouveau monde.

"Wikipédia, ou imaginez un monde", de Jérôme Hergueux (édition Rue d'Ulm, 2024).

Pouvez-vous illustrer un tel modèle par des exemples concrets ?

J. H. : Oui, bien sûr. Une illustration dans le monde physique de ces conversations entre individus, basées sur une démarche scientifique centrée sur la preuve et la formation d’un consensus, sont les conventions citoyennes. En Irlande une convention citoyenne présidée par la juge de la Cour suprême, encadrée par des experts invités et les parties prenantes a proposé la légalisation de l'avortement dans un pays qui est l’un des plus catholiques d'Europe. Les débats retransmis à la télévision ont fait basculer l’opinion publique. La proposition de loi basée sur les préconisations de l’assemblée citoyenne a été approuvée à plus de 66% lors d’un référendum validant ainsi la modification de la constitution. 
En Islande, après la crise économique de 2008, une convention citoyenne a été chargé de réécrire la constitution, et elle l’a fait avec succès. Tant et si bien que les parlementaires s’opposent encore aujourd’hui à sa promulgation, car elle menace leurs prérogatives en tant que représentants élus. On se retrouve donc à fronts renversés : les représentants du peuple s’opposent à sa volonté, exprimée via une assemblée pourtant représentative de sa diversité sociale et économique, ce que le parlement élu n’est pas.

Et en France ?

J. H. : En France, la Convention citoyenne pour le climat a réuni 150 volontaires encadrés par un comité de gouvernance et de personnalités qualifiées, chacune experte reconnue dans son domaine. Leur objectif était d’émettre des propositions pour diminuer d'ici 2030 les émissions de gaz à effet de serre de la France d'au moins 40 % par rapport à 1990, dans un esprit de justice sociale. Il s’agit là d’une mission impossible pour nos personnels politiques : on l’a vu avec le mouvement des gilets jaunes. Et pourtant ça fonctionne. 95% des participants ont validé le rapport final, qui était très ambitieux, et les français approuvent globalement l’ensemble des propositions, exceptée l'abaissement à 110 km/h de la vitesse maximale sur autoroute.
La conclusion est donc toujours la même : quand on met les gens en situation d'échanger de manière structurée sur la base d’informations de qualité, qu’on les fait échanger sur la base des faits qu'ils ont reçus, en général, ils savent converger vers une position commune. C’est un peu la magie de cette science de la délibération, dont Wikipédia représente le meilleur modèle contemporain.

Wikimania 2026 : « Liberté Equité Fiabilité », une devise en guise de résistance contre la désinformation.
Jérôme Hergueux

Vous interviendrez à la grande conférence mondiale Wikimania 2026  qui se tiendra du 21 au 25 juillet à Paris, une première sur le sol français. Le thème de cette édition est « Liberté Equité Fiabilité », pourquoi ?

J. H. : L’évènement Wikimania rassemble environ 2000 personnes chaque année. C’est un rendez-vous incontournable pour la communauté qui regroupe toute la diversité du mouvement Wikimédia. Nous n’avons évoqué que Wikipédia dans nos échanges, mais il existe beaucoup d’autres projets moins connus et tout aussi dynamiques comme un dictionnaire libre Wiktionnaire, une médiathèque de contenus libres Wikimedia Commons, un répertoire de citations Wikiquote, une base de données de référence Wikidata, un guide touristique Wikivoyage et bien d’autres encore. Avec le slogan « Liberté Equité Fiabilité », Wikimédia rappelle sa philosophie marquée par la protection des savoirs, la défense de l’accès libre à la connaissance ou encore la lutte contre la désinformation.

Wikimania 2026

Le forum mondial annuel Wikimania rassemble les contributeurs et contributrices des projets Wikimédia (Wikipédia, Wikimedia Commons, Wikidata, Wiktionnaire, etc.) adeptes de la culture libre et du savoir partagé. L’édition 2026  -la première en France !- revêt une importance particulière pour rendre ces systèmes ouverts plus résilients face aux attaques politiques et médiatiques, ainsi qu’aux bouleversements provoqués par la pénétration rapide de l’IA dans la société. Dans ces conditions, comment continuer à défendre la connaissance libre ?

Quelle sera plus précisément votre contribution et quels seront les enjeux ?

J. H. : Pour cette édition Wikimania 2026, je coorganise le track Recherche, une composante majeure dédiée aux travaux académiques, aux études et aux innovations liées aux projets Wikimédia. Nous discuterons en priorité de ce moment charnière de l'intelligence artificielle où nos systèmes sont en danger de mort. Nous faisons face à une urgence absolue que j’ai appelée les enclosures numériques. L'IA, c'est la boucle qui se boucle elle-même. 
Pour le moment nous avons avec Wikipédia un des sites internet les plus consultés et les plus puissants du monde, géré par une communauté, ouvert, libre et gratuit, offrant une information de qualité, décentralisée, que personne ne contrôle. Avec les intelligences artificielles l'accès à l'information sera recentralisé sur des systèmes propriétaires commerciaux. Ces systèmes engloutissent actuellement des investissements de centaines de milliards de dollars en attendant de trouver une rentabilité espérée dans plusieurs années. 
Si les choses continuent ainsi, les espaces délibératifs publics termineront leur mue vers des enclosures numériques privatisés, contrôlées et monétarisées. Cette menace pèse non seulement sur le développement des connaissances, sur l'innovation, sur notre capacité à générer de la créativité scientifique et sociale, mais aussi sur notre capacité à délibérer, à faire société, à faire vivre nos démocraties.

Quelles sont les pistes pour éviter la dissolution dans les IA de ce bien commun universel qu’est Wikipédia ?

J. H. : A long terme ni les IA ni les moteurs de recherche n’ont intérêt à tarir leur source d’information la plus fiable et la plus complète. Wikipédia n’a pas d’équivalent en termes de fiabilité et d’exhaustivité de l’information. En 2015, Google a systématiquement intégré les infobox de Wikipédia dans ses résultats de recherche, mais sans attribution. Alerté, Google a rapidement compris ces enjeux et rajouté un lien vers Wikipédia à chaque fois qu’il utilisait son contenu. Ce référencement donne à la fois du crédit aux informations affichées par Google, et redirige le trafic vers Wikipédia si l’internaute souhaite de plus amples informations, ce qui nourrit la communauté des contributeurs. Tout le monde y trouve son compte. Il faudrait idéalement reproduire ce modèle avec l’IA : obligation de citer les sources et rediriger vers les projets communs.

Contribuer à Wikipédia, c’est le meilleur cours d’esprit critique du XXIᵉ siècle !
Jérôme Hergueux

Wikimédia France bénéficie d’un agrément de l’Education nationale au titre des associations éducatives complémentaires de l'enseignement public. Comment imaginer des interactions substantielles entre notre politique publique de l’éducation et Wikipédia ?

J. H. : Les réseaux sociaux et Internet ont un impact profond et souvent négatif sur le développement de l’esprit critique chez les enfants et les adolescents. Les algorithmes créent des bulles informationnelles qui renforcent les préjugés, polarisent les opinions et créent une dépendance à la confirmation des idées plutôt que de les confronter à des faits. La surabondance d’informations et la désinformation provoquent des difficultés à distinguer le vrai du faux, et sans méthode de vérification, les enfants croient tout ce qu’ils voient – ou pire, ne croient plus en rien – avec une primauté de l’émotion sur la raison. 
Contribuer à Wikipédia, c’est le meilleur cours d’esprit critique du XXIᵉ siècle ! Quand un élève modifie un article, il apprend à évaluer des sources (quelle fiabilité ? comment les hiérarchiser ?), il apprend à argumenter sur le fond sans attaquer les personnes, il apprend à synthétiser des points de vue divergents, il apprend à collaborer avec des inconnus. Comme la petite Émilie que je mets en scène dans mon livre face au grand Elon. 
Je suis convaincu que trouver des moyens d'intégrer naturellement nos systèmes éducatifs à l'univers Wikimédia pourrait constituer un moyen très efficace de former la prochaine génération de contributeurs, tout en transmettant aux jeunes les compétences dont ils ont besoin pour évoluer dans l'ère de l'information du XXIe siècle : esprit critique, évaluation des sources, argumentation, interactions positives avec les autres dans un espace numérique...
Un exemple parmi d’autres : une étude a montré que les Wikipédiens expérimentés sont capables d’évaluer la qualité d’une source aussi bien – et bien plus rapidement – que des historiens professionnels. Pourtant, aujourd’hui, quand on parle d’éducation aux médias et de formation à l’esprit critique, on se contente de dire : « Il faut revenir à l’esprit des lumières, ressusciter Voltaire, et lire des livres ». Cette préconisation est datée ! À problème du XXIᵉ siècle, il faut des solutions du XXIᵉ siècle.
Imaginez : si tous les élèves de France contribuaient à Wikipédia, on formerait une génération de citoyens capables de décrypter l’information numérique, d’entretenir un rapport dialectique positif à autrui, de faire consensus et société. Le tout en sauvant Wikipédia – la base de notre connaissance commune – grâce à un renouvellement de sa communauté de contributeurs.

En savoir plus

Qu'est-ce que Wikimania 2026 ?

Wikimania 2026 à Paris, du 21 au 25 juillet :
Wikimedia
Ouvrir la science

Jérôme Hergueux

Jérôme Hergueux est chercheur au CNRS, il est aussi chercheur affilié au Center for Law and Economics de l’ETH Zurich et professeur associé au Berkman Klein Center for Internet & Society de l’Université Harvard. Il est spécialiste de la coopération, des communautés en ligne et de la numérisation des sociétés.
Interview sur Basta Média